Valérie Montreynaud, Non, non et non ! Dire non pour grandir et faire grandir

En résonance avec sa pratique clinique, Béatrix Stiegler-Poux, psychologue psychanalyste, nous présente sa lecture critique de l’ouvrage Non, non et non ! Dire non pour grandir et faire grandir de Valérie Montreynaud.

L’ouvrage est découpé en 3 chapitres abordant tout d’abord le Non dans le corps, puis dans la psyché et enfin l’importance de pouvoir dire « non » pour qu’un « oui » ait une valeur, ouvrant à ses liens avec la citoyenneté, la démocratie et la liberté.

Ainsi, comment les différentes étapes de l’intériorisation du non participent de la construction du sujet ? Voilà un des enjeux de cet ouvrage avec un titre pour le peu, polysémique : « Non, non et non ! » Est-ce l’enfant qui le prononce ? Ou le parent ? Et pourquoi cette répétition ? L’un ou l’autre ont-ils du mal à se faire entendre ? L’enfant pour s’affirmer, le parent par manque de sentiment de légitimité ? Répéter pour se convaincre et/ou convaincre. Quel est le programme de cet ouvrage dont le titre répète son intention, comme s’il ne suffisait pas de le dire une fois ?

Explorons l’ouvrage

Dès l’introduction, cet ouvrage fait l’hypothèse que le Non pourrait être une clef de compréhension des étapes nécessaires pour grandir et faire grandir, et ce dès in-utero. Le non se construit dans le temps, tout au long de la vie, en s’inscrivant d’abord dans le corps, puis par l’exploration de la sensorialité, puis par un double jeu de séparation/identification d’avec les parents.

Mais devenir grand(e) n’est pas facile, faire grandir non plus. Qu’est-ce que grandir et en quoi est-ce en lien avec le Non ?

La proposition « Dire non pour grandir et faire grandir » pourrait être inversée en : grandir, c’est intérioriser le non, appréhender les limites, supporter la frustration.

En ce sens, la première expérience de la limite entre soi et l’autre, et la préfiguration de la relation (par exemple grâce à l’haptonomie) se fait dans un jeu d’alternance contact /non-contact.

Faire grandir serait alors d’accompagner l’infans, né dans une prématurité relative, (c’est la néoténie), à s’autonomiser progressivement tout en construisant des liens avec autrui, paradoxe complexe. La vulnérabilité physique et psychique du petit humain rend nécessaire une attention bienveillante, « suffisamment bonne » selon les mots de Winnicott. Totale au départ, elle va donner l’illusion à l’enfant et aux parents, pour un temps, que le bébé est roi, comme disait Freud. Illusion nécessaire. Mais tout autant nécessaire vient le temps du sevrage progressif de cette illusion : la frustration.

Frustration et non pas privation, toute la différence est là. L’ouvrage de Valérie Montreynaud est habile à démontrer toute la subtilité des enjeux et ses travers comme en témoigne l’essentielle partie sur « La découverte de la frustration comme passage nécessaire ».

 Avec par exemple, le « non, pas tout de suite », agent de la frustration, au contraire de la privation, qui fait rentrer le sujet dans le symbolique et la relation, sous le signe du manque suffisamment élaboré, dans l’épreuve de l’ambivalence et de la conflictualité interne.

Valérie Montreynaud, de son expérience de pédopsychiatrie, n’oublie pas non plus ceux qui ne rentrent pas dans la relation, comme ces bébés qui semblent dire non trop tôt, semblant refuser la relation et s’isoler dans une bulle. Cela doit être entendu comme un appel et l’auteure ouvre sur les démarches préventives nécessaires à l’accompagnement des familles.

Depuis son corps, jusqu’à ses connexions à la psyché, les « non » des enfants évoluent. Effectivement, le non est le premier mot signifiant, pris dans une relation affective que l’enfant gardera en mémoire et pourra user à son profit, par le geste puis la parole.

Petit à petit, par la capacité progressive de l’enfant à se représenter l’autre, d’abord la mère absente puis le monde, l’enfant accède au symbolique et à la sublimation. Le non (maman n’est pas toujours là) ouvre à un univers de possible pour transformer l’absence en créativité,

Ces possibles ouvriront les portes aux futures négations et dénégations mais aussi à l’importance développementale du mensonge, pris ici dans une conception positive du développement des capacités de l’enfant à avoir une intériorité et commencer à concevoir celle de l’autre.

Pendant toute ma lecture et au-delà, je n’ai cessé de penser à des cas cliniques rencontrés dans ma pratique de psychologue-psychanalyste en institution (handicap mental, autisme) et en cabinet libéral, de revoir ces cas à l’aune du « non », de les reconsidérer voire d’y penser autrement.

Alors comment le livre « Non, non et non » éclaire la clinique ? Prenons deux exemples.

Les résonnances cliniques

« Non, ce n’est pas encore de l’écriture, mais ça pourra le devenir »

Le premier concerne un garçon, Medhi, que j’ai suivi de ses 7 ans à ses 12 ans. Il avait le syndrome de Prader-Willy, une maladie génétique rare. Les bébés atteints de cette maladie présentent jusqu’à 2 ans environ une diminution musculaire importante, qui est à l’origine de nombreux problèmes de développement, dont l’hypotonie. Celle-ci disparaît en général à mesure que l’enfant grandit. Des troubles du comportement et un déficit intellectuel peuvent apparaître.

 Medhi m’a été adressé par les éducateurs de l’externat médico-éducatif pour des troubles du comportement, colères fréquentes, instabilité émotionnelle et difficultés d’apprentissage, notamment la lecture et l’écriture.

Medhi se révèle être un petit garçon conscient de ses colères, de ses différences (dans sa fratrie), avec un fort besoin de reconnaissance. Un transfert positif s’installe rapidement et il coopère avec tout ce que je lui propose : un travail où le jeu et les histoires ont une place importante et où il trouve du plaisir, avec une assez bonne capacité à s’identifier, à reconnaître des affects négatifs telle que son agressivité qui peut avoir une dimension persécutive ; tout cela croisé avec le récit subjectif de son histoire familiale et au sein de l’institut médico-éducatif.

Très vite, il demande à écrire, mais ce n’est à ce stade qu’une graphie très éloignée de l’écriture. Il me demande de participer à la croyance à laquelle il s’accroche et veut que je dise qu’il sait lire et écrire. De ses 7 ans à la fin de son suivi pour cause de passage dans la section des adolescents, je l’ai accompagné à prendre conscience de son refus massif de reconnaitre ses difficultés, de se maintenir dans le déni.

Ainsi, pendant de nombreuses séances, il traçait avec jubilation de longues lignes de signes censés être de l’écriture et attendait de moi des éloges.

La position thérapeutique que j’ai choisie de soutenir a été de lui dire que non, ce n’était pas encore de l’écriture, mais que cela pourrait le devenir, parce qu’il en avait très envie, que c’était un petit garçon intelligent, et ce, en s’aidant des adultes qui l’entouraient.

 Il s’est mis en colère et n’a eu de cesse d’essayer de me convaincre. Puis il m’a accusée avec ses mots d’enfant d’abus de pouvoir et dit que ce n’était pas moi qui décidais si ce qu’il écrivait était bien ou pas. Je lui ai dit qu’en effet ce n’était pas moi qui avais décidé de la forme de notre alphabet, de la nomination des lettres, de l’orthographe, de la grammaire, que tout ceci nous a été transmis à lui comme à moi par nos anciens, et que cela a été élaboré il y a longtemps par la collectivité et que nous l’avons en héritage, un héritage qui se transforme mais qui a ses règles. Je suis dépositaire de ces règles au même titre que lui et je peux l’aider ainsi que les professeurs à s’approprier les trésors des mots et de la langue.

Il a fallu à Medhi une longue thérapie et beaucoup de soutien de l’équipe qui avait bien compris le sens de ce que j’engageais avec lui pour que le déni et la toute-puissance cèdent la place à une prise en compte de la loi symbolique qui nous constituent en tant qu’humains.

Mon hypothèse était que la rentrée de Medhi dans l’apprentissage fondamental qu’est l’écriture et la lecture était impossible tant qu’il ne renonçait pas à la jouissance qu’il tirait d’un postulat imaginaire, « je sais lire et écrire parce que je l’ai décidé ». Ecrire et lire, ce qu’il est parvenu à faire, est passé par une série de renoncements et d’acceptation de ses difficultés liées à son handicap, d’accepter de ne pas être le garçon idéal que sa mère attendait, et d’accepter d’être manquant, d’être dans la demande et de devenir sujet désirant.

 Comment la lecture de « Non, non et non » éclaire cette vignette clinique ?

Valerie Monteynaud dit que le mot n’est pas la chose, qu’il la représente, et que l’entrée dans le langage est l’entrée dans le monde symbolique.

« Quand l’enfant a accès à la symbolisation, puis à la sublimation, il peut détourner ses motions pulsionnelles vers des objets nouveaux »

Cela se fait par des opérations symboliques dont la castration symbolique est le fondement.

La frustration que Medhi a supportée du fait de mon refus de valider que ce qu’il faisait était du langage écrit, refus assorti, dans le lien, d’une promesse qu’un jour il aurait le plaisir d’écrire et de lire, a pu se transformer en moteur de son apprentissage.

Adressé par les éducateurs pour comportement oppositionnel, un espace potentiel a pu se créer pour Medhi, où la douleur de ne pas être le petit garçon rêvé, douleur noyée dans un déni de ses difficultés et dans une fuite imaginaire (je sais lire et écrire et ne venez pas me dire le contraire) a pu se transformer en sublimant.

Tout le livre « Non, non et non… » est éclairant pour le cas de Medhi et son symptôme oppositionnel et ses difficultés d’apprentissage.

De ne pas avoir été réduit à son handicap, que cela n’ait pas été une excuse derrière laquelle il pouvait se cacher en se racontant une belle histoire a mis à jour une demande d’amour et de réassurance. Du petit garçon qui se voulait auto-suffisant et omnipotent, il a accepté de dire non à ce petit garçon-là et de grandir.

Pour conclure avec Medhi, j’ouvre sur une proposition de lecture : Margot Weber et Jean-Louis Le Run, in Enfance et PSY, 2017, n°73, « L’opposition chez l’enfant et l’adolescent : les paradoxes du non », ou comment l’opposition peut être structurante et est nécessaire à la subjectivation.

« Non, je ne tomberai pas amoureuse »

La 2ème vignette clinique concerne Zoé, une analysante d’une trentaine d’années. Elle vient parce que, bien qu’ayant le permis de conduire, elle n’ose pas conduire par peur de créer des accidents. J’apprends que sa mère s’est suicidée quand elle avait 18 ans. Sa mère avait un traitement psychiatrique, elle avait fait plusieurs hospitalisations pour épisodes délirants et tentatives de suicide. Les parents de Zoè avaient divorcé quand elle avait 3 ans. Elle ne se souvient pas de moments où ses parents étaient heureux ensemble et avait longtemps pensé que sa mère s’était suicidée à cause du divorce.

Elle ne dira par ailleurs jamais le mot suicide de tout le temps de son analyse, et utilisera des périphrases pour dire que sa mère est morte.

 En ce qui concerne la sphère de sa vie amoureuse, elle soutient que la non-exclusivité est la façon la plus saine et la plus honnête d’envisager une relation. Elle donne d’abord des arguments d’ordre sociologique, au nom de la déconstruction des rapports de genre, de la pression de la société normative.

Sa position en partie défensive a été peu à peu assouplie pour laisser la place à quelque chose de plus personnel : « Non, je ne tomberai pas amoureuse ». Elle a pris conscience qu’à chaque fois qu’un garçon lui plaisait les conditions étaient mal réunies : il était invariablement déjà en couple, ce qui la mettait à l’abri de l’attachement mais qui s’est avéré souvent mener à une impasse.

Elle ne voyait autour d’elle, à commencer par ses parents, que des histoires qui finissent mal et n’avait aucune identification désirable. Comme elle pensait que sa mère avait mis fin à ses jours parce qu’elle avait été abandonnée par son père, il ne fallait pas s’attacher. Mieux valait-il laisser son cœur filer au grès des désirs, aimer plusieurs que mal finir une histoire. La bannière de liberté qu’elle brandissait, « non je ne tomberai pas amoureuse » s’est effilochée quand, pour la 1ère fois, elle a rencontré un garçon dont elle a pensé qu’elle aurait bien aimé qu’il fut libre. A ce moment sa revendication militante a cédé le pas à une grande tristesse qu’elle a pu élaborer et elle a pu faire face à sa peur de l’attachement et à sa problématique d’abandon.

Valérie Montreynaud montre fort bien comment l’attachement sécure favorise la construction d’un non dégagé de la toute-puissance infantile.

Or Zoé, bien que pourvue d’une mère et d’un père aimants, a grandi avec une maman aux prises avec la pulsion de mort dont elle a préservé sa fille du mieux qu’elle pouvait. Mais Zoé a été très tôt portée à protéger sa mère et exposée aux conflits de ses parents où elle ne voyait que sa mère souffrir.

La solution psychique que Zoé a trouvée a été de de se protéger de tout risque de souffrir en ne s’attachant pas mais en se disant que c’était par choix assumé et éclairé. La construction relativement artificielle de son montage a vacillé quand elle a rencontré un homme déjà attaché… ou qui ne voulait pas l’être. Et cette fois elle ne s’est pas retranchée derrière des arguments libertaires. Elle a pu élaborer une position dépressive en faisant le deuil de l’histoire de sa mère, qui n’est pas la sienne, et s’autoriser à dire Oui à ses sentiments, ses émotions et ses désirs en prenant le risque qu’une histoire puisse échouer … aussi bien que réussir.

La position dépressive est décrite par Mélanie Klein dans la constitution de l’identité du nourrisson et sa capacité à identifier l’autre et à se différencier.

 Cette capacité interviendra toute la vie et sera sollicitée dans les moments dépressifs, avec perte d’objets réels ou internes. Le suicide de la mère de Zoé est venu fragiliser son identité et remanier son développement infantile dont certains pans avaient pu être menacés, abandonnée parfois par le psychisme d’une mère aimante mais fragile.

Le non n’est pas qu’affaire de consignes éducatives. Pour être intériorisé et permettre un oui engageant dans la vie amoureuse et ailleurs, il doit être si possible accompagné d’une « mère suffisamment bonne » c’est-à-dire pas trop ambivalente, sinon les angoisses ne peuvent être contenues. Identifiée à cette mère aimante, Zoé s’est construite en refoulant son agressivité à l’égard de sa mère et en trouvant un coupable ; l’amour dans le couple. Le non extrêmement construit et rationnalisé a débouché sur un « j’aimerais bien tomber amoureuse d’un homme qui m’aimerait en retour ».

En fin

Je conclurais en disant que le livre de Valérie Montreynaud est très inspirant et permet de développer le Non sous des formes très larges qui traversent le développement et la construction du sujet.

Le « non », agent du symbolique, permet d’accéder à un « oui, mais » toujours à l’épreuve de la réalité psychique et de la réalité sociale.

Béatrix Stiegler-Poux, psychologue-psychanalyste, Association Lacanienne Internationale, en remerciant Adrien Blanc, directeur de la collection, pour ses relectures et son soutien vous présentent le livre de Valérie Montreynaud, puis 2 situations cliniques éclairées par les pistes théoriques de l’ouvrage.

  • Non, non et non ! Dire non pour grandir et faire grandir, 2025, aux Editions In Press, Valérie Montreynaud, collection « Et tu deviendras grand(e)… »