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En thérapie : un éloge de la confusion

J’ai fini par me mettre en rogne contre En thérapie[1], la série d’Arte plébiscitée par les français en ce début 2021. Et ceci d’autant violemment que la série, avec ses dialogues bien troussés et ses bons acteurs, est très réussie.

Mais pourquoi penser que les interprétations que le psychanalyste Philippe Dayan  sert à ses patients, et ce qui nous est donné à voir de sa vie, puisse entretenir la confusion ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

Le problème, c’est la confusion des places

Que Dayan, traversant une crise personnelle, ne soit plus dans le lit conjugal mais se réfugie sur son divan, il n’y a rien à en dire. Mais que, comme une évidence, cela le rende plus réceptif aux avances de la belle Ariane, cela laisse un peu à désirer même si, sur ce point, les réalisateurs de la série n’ont rien eu à inventer. La psychanalyse connait, parfois, ces passages à l’acte.

Qu’un couple vienne rencontrer cet analyste peu habitué, il le dit lui-même, au travail avec les couples, pose déjà un problème éthique. Cela véhicule l’idée que les psychanalystes sont des gens arrogants qui se croient capable de tout faire, même ce qu’ils ne savent pas faire. Là, un rapide tour d’horizon des propositions de soins psychiques aurait de grandes difficultés à prouver le contraire. Encore ne faudrait-il pas confondre les psychothérapies[2] avec la psychanalyse, ce ne sont pas les mêmes métiers, et c’est bien d’un psychanalyste au travail qu’il s’agit dans En thérapie.

Qu’Adel Chibane, le policier de la BRI, aille se faire tuer juste après la levée de son refoulement traumatique, et déjà se faufile le spectre d’une psychanalyse qui, à venir remuer les choses enfouies dans l’inconscient, peut faire beaucoup plus de mal que de bien.

Que Dayan, ancien patient d’Esther (Carole Bouquet pour ceux qui ont des difficultés à suivre), devienne l’ami de son ancienne analyste : c’est là encore un glissement qui se retrouve souvent dans l’histoire de la psychanalyse. Là encore les réalisateurs d’En thérapie n’ont rien eu à inventer. Mais qu’il demande à Esther de devenir sa superviseuse pour l’aider à y voir plus clair dans sa pratique; la thérapeute de son couple qui bat de l’aile; puis, après toutes ses tentatives pour le moins peu couronnées de succès, accepte de reprendre son analyse avec son ex-analyste/superviseuse/thérapeute de couple/amie, là, le doute n’est plus permis : c’est bien d’une entreprise de démolition systématique de la psychanalyse que la série se fait le relai. Et elle le fait de façon insidieuse en identifiant Dayan à un homme comme un autre. Un homme qui se débat avec ses désirs contradictoires. Un homme bien armé pour interpréter à l’autre ce qu’il ne voit pas mais irrémédiablement incapable de l’aider à changer puisque, lui-même, n’a jamais pu y parvenir.

C’est ça qui me met en rogne. Le psychanalyste qui n’est pas parvenu à changer ne devrait pas exercer ce métier, il est trop difficile. Entendons-nous bien, je veux dire celui qui n’est pas parvenu, au cours de son analyse personnelle, à intégrer au plus profond de lui-même la règle de l’interdit de l’inceste, car c’est de cela dont il est question dans En thérapie.

Le problème, c’est la confusion des langues.

Ariane, la chirurgienne, connait le serment Hippocrate, texte fondateur de la déontologie médicale depuis le IVe siècle avant J.C. Ariane le sait, le serment fait promettre au médecin qui « est en contact avec des femmes, des jeunes filles, des objets précieux (...) de garder les mains pures. »

Alors, que fait-elle avec Dayan ? Veut-elle l’entraîner du côté de la passion[3] ou parvenir, enfin, à faire confiance à une relation qui interdit tout passage à l’acte sexuel ? Une relation qui permet d’aimer et d’être aimé, de séduire, d’être séduite, comme l’enfant envers ses parents.

En venant chez le psychanalyste Ariane veut-elle se trouver un amant ou bien rencontrer, par le truchement du transfert, un père, et rejouer avec lui ce qui a fait défaut dans son histoire de petite fille ? Son problème, avec Dayan, c’est de rencontrer un psychanalyste qui piétine la psychanalyse. Un psychanalyste qui a renoncé au tabou de l’inceste et qui est prêt à foncer : à aller dans la lit de sa « fille » Ariane, puis, paniqué, à se réfugier dans celui de sa « mère » Esther.

Vous trouvez peut-être que j’exagère, qu’à aucun moment des paroles qui disqualifient la psychanalyse ne sont prononcées, et vous avez raison. L’attaque est plus indirecte. C’est par le jeu des personnages qu’elle a lieu, pas par les débats d’idées.

Dans la série rien ne peut sauver le patient :  le policier va se faire tuer; les fantasmes d’Ariane sont confondus avec la réalité; Le couple explose. Seuls les épisodes avec Camille, la jeune nageuse, viennent apporter une lueur d’espoir au tableau. Là, chapeau ! Dayan sait travailler avec l’adolescente et ses parents.

 

Hier, j’ai demandé à ma fille de vingt ans ce qu’elle avait pensé de la fin de la série : « Je ne sais pas, ça m’a gênée... m’a-t-elle répondu

Eh oui, je suis d’accord avec elle. J’ai eu l’impression, moi aussi,  que dorénavant ils formaient tous les deux un couple. Lui pour renoncer à Ariane sans renoncer à un autre fantasme : celui de faire l’amour avec son ex/nouvelle analyste, c’est-à-dire, symboliquement, commettre l’inceste avec sa mère[4]. Elle, pour se remettre de la mort de son mari, président de l’école analytique et ex-ami de Dayan. Eux deux pour se partager le pouvoir : Dayan en devenant le nouveau président de l’école de psychanalyse et Esther la femme qui va tirer les ficelles. Oui, c’est tout cela qui est induit dans la fin d’En thérapie, quelle tristesse.

Alors, inconscient ou délibéré de la part des réalisateurs, je reçois le message de la série cinq sur cinq : inutile de rêver il n’y a aucun changement possible, chacun est déjà condamné par ses gènes, son histoire traumatique ou ses répétitions jouissives, et cela même s’il en a conscience grâce à sa thérapie... Antienne bien connue, dans En thérapie la psychanalyse est une escroquerie.

R. Du Pasquier

 

[1] En thérapie, série créée par E. Toledano et O. Nakache d’après Be Tipul, diffusée par Arte.

[2] « Psychothérapie : thérapeutique qui s’effectue par intervention psychologique sur le psychisme » définit le Petit Robert, confirmant le statut imprécis de ce mot.

[3] Relire Confusion de langue entre les adultes et l’enfant (1932) de S. Ferenczi, Petite Bibliothèque Payot.

[4] voir F. Héritier, Les deux sœurs et leur mère (1994), Odile Jacob, sur l’anthropologie de l’inceste.